Eugène Murer – Moulins (1846) – Auvers-sur-Oise (1906)

Eugène Murer – (1846-1906)

Eugène Murer naquit à Moulins le 20 mai 1946, mort à Auvers-sur-Oise le 22 avril 1906.

Sa mère, modiste, ne pouvant l’élever, l’envoya chez sa grand’ mère, au Theil, dans le Bourbonnais. Une brave femme cette bonne maman, dont notre artiste garde en son cœur le plus touchant souvenir. Murer resta chez elle jusqu’à l’âge de quinze ans. A cette époque, sa mère qui se trouvait alors à Paris, le fit venir pour le placer chez un architecte. Pendant un an, l’artiste fit marcher le compas et le tire-ligne. Puis, brusquement, sans rime ni raison, il décampa, ne se sentant aucun penchant sérieux pour le maniement de l’équerre. Le coup de tête était beau ; mais il fallait rentrer à la maison maternelle, essuyer sans broncher les remontrances et les cris familiaux. Le petit gas était orgueilleux, plein de courage et d’audace : — Bah, tant pis! dit-il, je ne rentre pas, nous allons voir. Pif, il part du pied gauche et se met lui-même en quête d’une place. Une journée durant, le ventre vide, mais la tête pleine d’espérance, il chercha, lisant aux devantures parisiennes les avis demandant des auxiliaires. A la nuit tombante, Murer trouve enfin, faubourg Saint-Honoré, un pâtissier qui consent à le prendre pour trois ans au pair, à charge pour lui de subvenir à tous ses besoins. Quelle aubaine! Cette fois Murer reste en place; il achève son apprentissage sans faits marquants. Mais déjà commençait à sourdre en lui la fibre artistique. Grand liseur de romans, il en dévorait d’énormes quantités le soir; et, peu à peu, se formait une éducation littéraire assez sérieuse. Ici se place un incident curieux qui frappa vivement son imagination, et ne fut pas étranger à la décision qu’il prit quelque temps après. Un jour, son patron, fournisseur de Balzac, l’envoie porter une commande au romancier. Murer arrive chez l’écrivain dont il connaît presque l’œuvre entier. Son cœur bat fort. Pensez, lui le grand mangeur de prose, il est chez un des maîtres prosateurs de l’époque! — Il entre dans la cuisine. Devant le fourneau est un gros homme en manches de chemise. Une cuillère de bois à la main il tourne des oignons dans une casserole. En voyant le petit pâtissier, sa bonne figure, coupée d’une grosse moustache, s’illumine. Il prend le gâteau, le flaire avec délice, le pose sur un plat d’argent, puis, se retournant vers l’apprenti qui le regarde faire en silence, il lui met un gros sou dans la main. Au même instant survient la cuisinière : « Monsieur de Balzac, dit-elle, madame vous demande, merci d’avoir soigné mes oignons… » Ses oignons! Murer a bien vu, surtout bien entendu ; mais il ne peut croire ni ses yeux ni ses oreilles… Quoi! ce gros homme qui fricotte avec grâce, c’est l’illustre romancier! C’est Honoré de Balzac!… Murer ahuri par tant de simplicité s’esquive en serrant bien fort son sou de bronze. Il a conservé cette relique et la garde précieusement. De cet incident date chez le patronet la résolution d’écrire aussi des romans. Ayant quelques économies, il s’installe rue Soufflot dans une petite chambre. C’est là que le retrouve deux de ses camarades d’école : Armand Guillaumin  qui commence à fréquenter l’atelier Suisse, et Pierre Outin alors élève de Cabanel. Ces amis emmènent Murer au Louvre, lui en montre les bons coins, et voilà notre pâtissier très emballé qui se prend d’une belle passion pour la peinture. Mais il ne peut en faire. Sans ressource, sans appuis d’aucune sorte, c’est l’impossibilité absolue. Eh bien, c’est bon! on verra plus tard. En attendant, Murer  passe ses journées au Louvre, buvant à longs traits aux sources les plus pures de l’art, se formant ainsi un goût sûr, une très forte et très saine éducation picturale. Il collabore aussi à de nombreux petits journaux; se faisant la main, s’aiguisant la plume. Pour vivre, il exerce son métier pendant trois jours de la semaine; les quatre autres sont réservés aux sensations d’art, aux productions littéraires. Cette époque voit naître son premier roman — Frémés — qui parait dans la Franchise, dirigée par Hennequin. Frémés  est une œuvre assez forte, mais d’un romantisme exagéré.

Eugène Murer par Renoir

Puis viennent successivement : Les Bâtards, Mirabilis, Les Fils du siècle, tout cela sort du même tonneau romantique. L’influence de Châteaubriand, de Hugo, surtout celle de Musset, s’y fait trop sentir. Pas encore de personnalité, si petite, soit-elle. Un tantinet d’esprit alerte, rehaussé d’une belle pointe d’ironie, et c’est tout.

Murer a vingt-cinq ans alors. Il n’a pas fait grand chemin comme situation, malgré le courage et la persévérance qu’il montre à poursuivre son but en exerçant ses deux professions. Combien de temps cela durera-t-il encore avant d’arriver à manger sérieusement?… des années et des années! Il faut pour cela, qu’il y ait des places à prendre, que ceux qui occupent les bonnes situations soient morts, et tous ces gens-là ont la vie dure : « Je ne puis les tuer, voyons autre chose. L’art est décidément un métier de luxe ; pour l’exercer librement il faut être riche : C’est bien, je vais le devenir. » — Et notre héros, avec cette netteté de décision qui est une de ses forces, brise brusquement avec tout ce qu’il aime ; littérature, peinture, amis, bohème. Il disparaît ; on ne le voit plus nulle part. C’est un plongeon parfait qui dure dix années. Nous retrouvons Eugène Murer  à trente-cinq ans, commerçant boulevard Voltaire. Il a fait ce qu’il a décidé de faire. Ce n’est pas qu’il soit riche, mais il est suffisamment à l’aise pour rattacher les beaux fils de la Vierge qu’il a volontairement brisés, reprendre les rêves d’antan. — Son esprit est toujours alerte ; son imagination est restée vive et follement éprise de toutes les poésies. Pourtant Murer a passé de rudes instants durant les dix années qui viennent de s’écouler. Etabli pendant la guerre de 70 et la Commune, il traverse cette sombre époque cahoté par les plus dramatiques événements. Sans le vouloir, il voit fusiller les otages à la Roquette. Fusiller aussi le petit comte de Beaufort, un traîte, dit-on. Du seuil de sa porte il regarde revenir du combat le comédien colonel Lisbonne, qui, la jambe cassée par une balle versaillaise, se fait emporter dans une voiture à bras trainée par des fédérés sanglants et noirs de poudre. Il assiste en spectateur au bris du couteau de la guillotine qui exécuta Orsini le régicide. Et c’est chez lui que Delescluse fait son dernier repas avant d’aller tranquillement se faire tuer à la barricade du Château-d’eau. Il passe la semaine sanglante pris entre deux barricade, dans le sifflement des balles et l’éclat des obus qui trouent les façades et brisent les arbres du boulevard. Tous les locataires de la maison qu’il habite on fui, terrifiés par les bombes qui, de Montmartre et du Père Lachaise, tombent dans la cour de l’immeuble, où se trouve, couché sur une civière, le cadavre du colonel Henri abandonné là par des fédérés, ses soldats. Murer est resté seul avec sa jeune femme et le concierge, lequel devenu subitement fou, veut tuer ses deux derniers locataires. — On ne s’amusait pas follement en cette terrible semaine ; mais on riait quand même à l’occasion. — Un jour, un fédéré barbouillé de poudre, entre en coup de vent dans la boutique dont la porte est restée entrebaillé. Il explique que les troupes de Versailles sont maîtresse du quartier. Toutes les rues sont cernées. Impossible de se sauver. Si on le renvoie, il serra pris et fusillé immédiatement. C’est l’ordre de Galiffet. Murer  n’hésite pas. Il prend les vêtements militaires de l’insurgé, les jette dans le four qui flambe, puis il l’affube d’une veste blanche, d’une toque, l’enveloppe d’un tablier bleue, le pousse dans le fournil et l’occupe à tamiser de la farine. Au même instant arrive un sergent et quatre mobiles bretons. On leur a signalé l’entrée du fédéré dans la maison ; ils le réclament brutalement, avec des menaces de mort. Murer, très calme, les aide avec conscience à chercher partout. Naturellement le sergent ne trouve rien, malgré que dans sa perquisition minitieuse il coudoie à chaque instant le fugitif… Il part furieux, et quand la porte est bien fermée sur son dos, les trois complices éclatent de rire. Franchement cela valait bien ça!

Enfin le calme est rétabli dans Paris. Une ère de prospérité suit cette époque d’agitation sanglante ; Eugène Murer en profite pour travailler ferme à l’édification de la petite fortune nécessaire à son indépendance. Un dernier malheur le frappe en route. Il perd sa femme. Le voilà donc encore seul à lutter. Mais non, sa soeur, une forte et brave fille, est venue se placer auprès de lui. C’est elle, maintenant, qui dirige la maison de commerce, l’embellit de sa grâce, l’éclaire de sa beauté, l’égave de son rire facile. Aidé de ce bon compagnon qui garde pour lui seul tout le labeur matéril, Murer reprend ses travaux littéraires. Successivement paraissent le Fou — petit poème rimé ; Sous les roses, La peine de mort. Ce dernier roman vaut à l’auteur une lettre flatteuse d’Emile de Girardin l’invitant à le venir voir. L’écrivain se rend à la demande avec, en poche, le manuscrit de Pauline Lavinia. Il trouve le célébre polémiste dans sa fameuse bibliothèque, en train de dépouiller la centaine de journaux qu’il lisait chaque jour. Girardin renouvelle ses compliments, accepte le roman de Pauline pour son journal d’alors — La France — cause un peu, puis, très affable, reconduit l’auteur. Quelque temps après, Girardin meurt. Dans la bousculade qu’entraina l’inventaire de l’héritage, le manuscrit de Lavinia fut perdu ; c’est deux ans après seulement qu’on le retrouva chez le notaire des héritiers. Cet incident retarda l’apparition du volume à son heure ; mais entre temps, Murer publie la Mère nom de Dieu, le plus libre d’allure et le meilleur ouvrage du romancier poète. Bientôt l’écrivain entre à la Correspondance française, sous la direction de Léon Delbois. La critique d’art lui est confiée. C’est l’époque des premières expositions impressionnistes. De suite Murer se passionne pour cette école claire, que ses instincts d’artiste très lucide lui signale comme la vraie. Seul contre Paris entier qui s’esclaffe devant les toiles des nouveaux venus, il attaque ferme l’aveugle sottise des détracteurs, et défend à grands coups de plume acérée ses vibrantes opinions. Le courage de cette poignée de peintres qui, tous pauvres, sans amateurs, sans marchands, sans soutiens d’aucune sorte, osent carrément s’en prendre à l’école adulée, officielle et bitumeuse le transporte, et fonde un dîner de combat qui se tient les mercredis soirs, chez lui, boulevard Voltaire.

C’est là que pendant dix ans que dure la bataille avant le triomphe final, viennent tour à tour discuter et rire : Guérard et Chiencailloux les graves, Gachet le docteur fantasque, Cabaner l’ironiste musicien, Gru le félé, qui publia les Morts violentes, Tanguy l’utopiste féroce, le regretté Norbert Goëneutte, Hochedé le philosophe, et toute la belle pléiade des impressionnistes : Renoir, Monet, Pissarro, Sysley, Cézanne, Guillaumin et Vignon. Ces franches agapes, où flambèrent tant de discussions retentissantes sur la nouvelle technique, étaient présidées par la soeur du patron, toujours aimable et souriante, et par son amie, l’élégante Geneviève C…, qui venait égréner là les perles d’un esprit plein de finesse et de prime-saut. — Puis, quand Paris railleur fut enfin conquis par d’incontestables talents qui s’affirmaient de plus en plus fermes et vigoureux ; quand le succès fut définitif, chacun s’en alla de son côté. Murer se blottit à Auvers.

C’est dans ce nid d’artiste que, changeant son fusil d’épaule, comme le dit Paul Alexis en une amusante préface, il passa du dillettantisme à l’action, revint à ses premières amours pour la peinture. Très doué, se possédant parfaitement, libre, bien préparé par une longue et sagace observation du talent de ses amis, dont il avait soigneusement suivi les brillantes évolutions, il commença ses premiers pastels. Tout de suite l’artiste se montra chaud coloriste et bon visionnaire. Très travailleur, très tenace, extrêmement actif, Murer fit de rapides progrès, marcha par enjambée de géant dans cette voie nouvelle. Renoir, son ami, dont il adorait le talent délicieux, l’engagea fortement à voyager afin de travailler beaucoup seul, loin des dangereuses influences. Le conseil était bon et d’un vrai camarade : Murer ne se le fit pas répéter. Il partit en Afrique au pays du soleil, y resta deux ans, puis un matin on le vit revenir avec une véritable cargaison de tableaux : trois cents toiles environ. Toutes n’étaient pas réussies, mais un grand nombre étonnèrent par leur naïveté charmante. Dans une première exposition qui se fit à la Bodinière, en décembre 1895, sous l’intelligente direction de Lassale, Murer parut ce qu’il est bien réellement : coloriste brillant, très fin, très délicat en ses visions d’art. Passionnément discuté, ardemment défendu, son talent, bien personnel, précéde à la fois des impressionnistes par l’exécution synthétique, et des primitifs par le sentiment natif et distingué qui se dégage de ses œuvres. C’est parmi ces derniers que je classerais Murer s’il n’était oiseux d’assigner une place définitive à l’artiste véritable, tourmenté comme lui par l’incessant désir de se perfectionner, en cherchant à s’élever aux pures régions où flotte l’idéal absolu. Pour l’instant, c’est un primitif. Le restera-t-il? L’affirmer serait téméraire. Avec cet esprit amoureux de trouvailles, ce travailleur obstiné, il faut toujours s’attendre à quelque évolution nouvelle et surprenante.

Regardons et attendons.

Jérôme DOUCET

Extrait de: Les hommes d’Aujourd’hui – Librairie Léon Vanier – 9e volume.

N°433 Spécial Eugène MURER – texte de: Jérôme DOUCET.

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